Tables rondes de New York et de Washington de Novembre 2017 : les recommandations pour sortir de la violence des membres IPEV

Le Panel International sur la Sortie de la Violence (IPEV), la Carnegie Corporation of New York et la Carnegie Endowment for International Peace ont organisé à New York et à Washington les 14 et 15 novembre 2017 deux tables rondes intitulées « De la violence à la sortie de la violence, une perspective comparative ». Les deux tables rondes ont été présidées par William O’Neill, membre du Comité International d’Evaluation d’IPEV, directeur du « Conflict prevention and peace forum », Social Science Research Council, New York, puis par Michele Dunne, senior fellow et directrice du Middle East Program à Carnegie Endowment for International Peace.

Nadje al-Ali (professeure en Gender Studies, SOAS, University of London), Mohamed-Ali Adraoui (Senior Fellow à Georgetown University), Farhad Khosrokhavar (Directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales) ont présenté les principaux résultats de leurs groupes de travail (à partir de la première version du chapitre qu’ils ont produite pour le rapport prévu pour juin 2018 et qui est actuellement en train d’être lue et commentée par les membres du Comité International d’Evaluation) et quelques recommandations pour sortir de la violence.

 

 

Nadje Al-Ali, membre du groupe de travail « Femmes et violences, approche genrée : région ANMO et diaspora »

 

Principaux résultats
  • La violence contre les femmes n’est pas un détail sans importance.

La violence contre les femmes est une stratégie clé qui est au cœur de la violence sectaire.

 

  • Il y a un lien entre la militarisation de plus en plus importante de la société et l’augmentation de la violence fondée sur le genre.

 

  • Une approche genrée de la violence indique un continuum de violence.

Théoriquement, nous devons considérer la violence dans une perspective genrée comme étant un continuum de violence, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il existe un lien entre ce qui se passe sur le champ de bataille et la violence domestique. Il y a aussi un lien entre la violence ayant lieu avant, pendant et après le conflit. Ainsi, la paix pour les femmes ne signifie pas nécessairement la fin du conflit armé car les femmes subissent la violence lors de toutes ces étapes. C’est pourquoi le terme de post-conflit n’est pas pertinent et ne devrait pas être utilisé dans ce contexte.

 

  • Il faut s’intéresser au facteurs régionaux, locaux et nationaux.

Souvent l’écueil est de considérer que les femmes sont victimes de violence à cause de leur culture ou leur religion au lieu de s’interroger sur les changements d’économies politiques, et le rôle de l’Etat. De plus, tout justifier par le fait du colonialisme et l’impérialisme n’est pas non plus pertinent. Nous devons plutôt nous pencher sur les facteurs locaux, régionaux et nationaux. De plus, dans de nombreux pays comme en Irak par exemple, les politiques, les militants, les chefs de tribus, les autorités religieuses, les familles, ont tous été complices, voire des acteurs dans la violence fondée sur le genre. Cela vient s’ajouter à la complicité de l’occupant qui ferme les yeux sur ce phénomène. En outre, nous devons appréhender le Moyen-Orient de façon transnationale sur ces sujets, à cause des migrations et les mobilisation politiques ainsi que des liens culturels.

 

Recommandations pour un processus de sortie de la violence
  • Les politiques d’égalité des genres et des sexes (les contestations des normes genrées) peuvent être utilisées comme test décisif.

 

  • Toute discussion devrait prendre en compte la dimension du genre.

 

  • La sortie de la violence doit inclure les individus qui travaillent sur les sujets d’égalité entre les femmes et les hommes.

 

  • Il faut impliquer les femmes dans les prises de décision.

Les femmes doivent être impliquées dans les processus de sortie de la violence. Mais il faut se méfier des quotas qui sont contre-productifs. Par exemple, en Irak, ce sont souvent les proches des hommes politiques qui bénéficient des quotas et ces personnes participent à la production d’idées régressives sur les femmes et leur rôle dans la société.

A l’inverse, le cas du Kurdistan est un exemple de véritable transformation de la société. En effet une règle exige que toute forme de pouvoir doit inclure un homme et une femme.

 

  • Nous ne devons pas fétichiser ni glorifier les femmes combattantes comme cela semble être le cas avec les femmes qui combattent Daech. Cependant, Nadje Al-Ali reconnaît que dans certaines situations la résistance armée et la lutte peut être le seul moyen d’empêcher davantage de violence. Les femmes combattantes n’ont pas pour seul but de se battre, elle pensent que c’est le seul moyen d’empêcher Daech de prendre le contrôle et de perpétrer des atrocités.

 

  • Il faut utiliser avec précaution les politiques étrangères et les éléments de langage qui peuvent être contre-productifs.

Nadje Al-Ali souligne l’importance des politiques étrangères et les éléments de langage dans un processus de sortie de la violence. Par exemple, les discours qui établissent une différence claire entre « leurs » femmes et « nos » femmes, ou le fait de comparer les « civilisations » par le biais des vêtements que portent les femmes a en réalité provoqué plus de violence à l’encontre du droit des femmes.

 

 

 

Farhad Khosrokhavar, co-leader (avec Jérôme Ferret) du groupe de travail «La radicalisation, une perspective comparatiste»

 

Principaux résultats
  • Les processus de violence se manifestent de façons différentes dans presque chaque pays.

Les djihadistes Français ont des points communs avec les autres djihadistes européens mais il existe également de profondes différences entre eux. Nous avons besoin de comprendre ces différences par le biais du pays d’origine. Dans de nombreux pays, les personnes d’origine marocaine qui passent à l’acte violent sont sur-représentés alors que les personnes d’origine turque sont sous-représentés. Il faut comprendre quelle en est la raison. Il existe un sorte d’effet boule de neige parmi ces jeunes personnes.

 

  • La communauté est un autre facteur à observer.

Certaines communautés sont cohésives et s’entraident, mais d’autres ne partagent pas ces caractéristiques.

 

  • La question de la génération est tout aussi importante à prendre en compte.

En France on pourrait dire que c’est la seconde génération qui est la plus dangereuse tandis que cela n’est pas le cas en Norvège ou en Allemagne.

 

  • L’environnement urbain est d’une importance capitale.

La pauvreté, l’abandon des études, un fort taux de chômage sont des facteurs pouvant avoir un impact sur la subjectivité, et alimenter le sentiment de « n’être personne ». Il y a donc une dimension sociale en Europe en ce qui concerne la radicalisation. Mais on trouve également une minorité de jeunes provenant des classes moyennes parmi les djihadistes.

 

  • Il faut développer un point de vue anthropologique, sociologique et psychologique pour dépasser les données statistiques qui peuvent être trompeuses.

Selon la façon dont on appréhende la radicalisation et les données statistiques, les résultats sont différents. Pour les comprendre et leur donner du sens, il faut se placer dans une perspective anthropologique, sociologique et psychologique.

 

  • La géopolitique joue un rôle dans le processus de radicalisation.

La situation géopolitique peut également avoir un rôle dans le fait de devenir un djihadiste potentiel. Par exemple, aux États-Unis, la diaspora arabe a pu ressentir une injustice quant à la situation en Palestine.

 

  • La djihadisation est indépendante du salafisme.

Le salafisme ne mène pas forcément au djihadisme, mais cela dépend du processus d’islamisation du pays. Par exemple, en France, il n’y a pas de lien entre ces deux phénomènes, mais ce lien est plutôt bien présent au Royaume-Uni.

 

  • Il faut rejeter les fausses dichotomies.

Par exemple, le travail empirique montre que les deux théories opposées « islamisation de la radicalité » et « radicalisation de l’Islam » n’est pas pertinente, étant donné qu’en France la première est plus susceptible d’avoir lieu alors que cela n’est pas le cas en Norvège ou au Canada. Dans de nombreux pays les deux phénomènes peuvent avoir lieu successivement ou au même moment.

 

Mohamed-Ali Adraoui, responsable du groupe de travail « Entre Salafisme, sectarisme et violence : les nouveaux visages de la radicalité »

 

Principaux résultats
  • Nous avons besoin de comprendre la subjectivité des acteurs.

Quels sont leurs récits et pourquoi y croient-ils ?

 

  • Les salafistes divergent quant à leur méthodologie.

Certains créent des partis politiques, d’autres évitent l’engagement politique, d’autres passent à l’acte violent et établissent un mouvement transnational politisé…

 

  • La plupart des personnes radicalisé n’a pas d’éducation religieuse.
    On n’a pas besoin d’une éducation religieuse pour se radicaliser.

 

  • Il existe une djihadisation des conflits.

Les djihadistes utilisent la violence comme représailles. Il n’y a donc pas de lutte djihadiste en premier lieu mais une djihadisation des luttes. Par example, la Syrie est un cas d’école : la religion a son importance mais elle ne prédomine pas dans le conflit.

 

  • Au niveau macro, il existe des porosités entre salafistes et djihadistes.

Dans tous les pays, leur point commun le plus notable est le sentiment que leur religion est menacée.

 

Recommandations pour un processus de sortie de la violence
  • Écouter les revendications des Musulmans.

Le groupe de Mohamed-Ali Adraoui recommande, à travers une stratégie d’apaisement du conflit, d’écouter les revendications des Musulmans lorsqu’ils expriment leurs griefs.

 

  • Utiliser des éléments de langage favorisant l’apaisement du conflit.

Il faut utiliser des éléments de langage bien précis (le modèle « eux » opposé à un « nous » n’est par exemple pas adéquat) qui donne une légitimité politique aux griefs.